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La ligne et la couleur texte mars 2010



Après une série sur les archéologies imaginaires dans lesquelles tout un chacun pouvait se perdre et se retrouver en même temps -au moins ainsi la beauté était dans l’œil de celui qui regardait- j’ai constaté que la surface des choses pouvait aussi m’intéresser. Quoi de plus épais qu’une peinture richement secrète des hésitations, repentis, repeints et couches de tant de teintes que, souvent, dans ces moments euphoriques et solitaires, on ne sait plus quelle était notre première idée.

 Enfin voilà, tout à coup en 2005, en plein cœur de l’été, le paysage est devenu mon obsession. Je me suis servi comme fond d’idée d’une vieille peinture de 1982. J’avais peint, sur une  toile de 20 m de long sur 2m de hauteur, le paysage qu’il y avait derrière. Une peinture au balai, au rouleau, à la grosse brosse. Cette brave chose a dormi dans mon garage pendant 23 ans, jusqu’à ce que je la sorte pour faire diversion : il s’agissait de montrer à un ami en profonde peine que la vie comporte des surprises.
J’ai donc saucissonné ce grand calicot horizontal en support de 175 x 125 cm. Quelques formats 105 x 105 cm me sont tombés dessus également sans crier gare. Le paysage est devenu paysages imaginaires. Chaque peinture a été reprise, quelquefois un ou deux ajouts ont suffi mais le plus souvent tout à été repeint. J’ai essayé de donner envie de découvrir ce qu’il y avait derrière, de s’enfoncer dans la matière picturale et d’aller s’y voir regarder. Quand tout a été consommé, mon envie de paysage intact, il a bien fallu, s’enfiévrer à nouveau pour d’autres espaces : ceux que j’avais dans la tête et qui n’étaient pas sortis dans ces vieilles peintures reprises.
Peindre n’était plus qu’une obsession, j’étais obnubilé par le fait de déposer de la peinture sur des toiles blanches. Heureusement, j’étais très disponible et prêt à toutes les rencontres. Alors, les lignes horizontales se sont imposées. C’est une vieille histoire, un peu un vieux chagrin d’amour qui resurgit de temps en temps. J’ai toujours aimé peindre des espaces horizontaux. L’horizon, c’est la position allongée du tireur couché, c’est la ligne pure sans arrière pensée.

Cet été, j’ai donc décidé de peindre sans idée, sans projet, en laissant mes mains s’emparer des pinceaux, pincer mes tubes de couleur et couvrir des toiles de différents formats sans volonté de série ni de thématique, sinon en posant comme première forme une ligne. Par moment, je n’ai fait que ça, peindre…

Qu’est-ce que peindre ?
…Le seul sujet, c’est le peintre…
J’ai envie de répondre :
-Évidemment !
Pourtant en répondant cela, je n’aurai rien dit. Il est des évidences complexes.

Le peintre peint parce qu’il a vu. Et non parce qu’il voit. Il ne peint pas ce qu’il voit mais ce qu’il a vu. Peindre, c’est rendre visible ce que la vision profane croit invisible. Peindre, c’est se voir voyant. C’est dans le décalage, dans ce temps intermédiaire, entre l’instant du regard et sa visibilité que se forme la pensée picturale.  Dans la peinture, les mots de la connaissance et de l’action perdent toutes vertus. Je peins d’abord avec mon corps. Mon corps assujetti à mon œil. Le peintre est le seul à avoir le droit de regard sur toutes choses sans aucun devoir d’appréciation. L’inverse : le peintre est le seul à avoir le devoir de regard sur toutes choses sans aucun droit d’appréciation est ce qui a fourvoyé les écoles d’art, l’Académie et …les Avant-gardes !

Peindre, c’est tenir le monde en suspens, en attente. Drôle de purgatoire !

Peindre, c’est dévorer. La dévoration du peintre est du même ordre que celle de l’ogre dévorant ses propres enfants croyant apaiser sa faim des enfants des autres. Des infans qui n’ont pas l’usage de la parole plus exactement qui ne parle pas la langue. Celui qui regarde la peinture est souvent un barbare. Mais les Romains et à fortiori les Grecs ne pouvaient pas vivre sans ces peuples d’ailleurs. Le peintre est un habitant du dedans de son corps, il s’autodévore un peu.

Se dévorer un peu, beaucoup, à la folie. L’ogre appartient à l’ordre des Géants. Ainsi, sa quête, sa faim et sa soif sont perpétuelles. C’est pour cette raison que la peinture ne peut mourir. Arthur Danto a tort lorsqu’il proclame la fin de l’art, l’agonie de la peinture. Ou alors, c’est une agonie sans fin, comme à l’opéra : l’héroïne n’est morte que quand la musique s’arrête. Le chef d’orchestre pose sa baguette (son pinceau ?) et la messe est dite. Ite missa est. On peut sortir, on peut re-vivre. Il ne faut pas trop creuser cette voie car elle conduit à une vision de l’artiste qui justifie sa folie.

La peinture est cosa mentale (dixit Leonardo da Vinci) pas psychologique ni psychanalytique, ni spirituelle, mais bien mentale. Il s’agit de la pensée de la peinture pas celle du peintre. La peinture vit sa vie d’œuvre en train de se faire. Pollock voulait que ses peintures vivent leur vie, s’évadent, se déterminent. Le peintre qui n’a jamais senti son œuvre lui échapper n’est qu’un bon artisan. Le projet en peinture a bien existé, existe bien : je vais faire le portrait de Martine (si belle, si vive). Martine ne doit pas commander l’œuvre, encore moins le peintre surtout si Martine est, comment dire ? Affriolante, enjouée, ravissante, enthousiasmante ? Ce modèle ne doit pas être imité mais modelé. Ce sont les pinceaux, les couleurs qui doivent commander, pétrir la chair, dessiner les seins, brosser les cuisses, ourler les yeux de Martine pour en faire jaillir cette fine surface colorée constituée de l’épaisseur mentale du peintre dans sa peinture: l’envie de peindre, peindre (vite avec hargne), regarder (longtemps, dans la contemplation), réfléchir (méditer), décider, effectuer (agir), montrer. Alors, le peintre disparaît. Ici, se situe la différence entre la peinture et le dessin.

Mais la Vérité en peinture n'existe pas, évidemment, ne serait-ce que parce qu'on est dans le domaine de la représentation (même dans l'absolue abstraction qui fait malgré tout image). Mais il est nécessaire sous peine de consensus mou, de temps en temps, de sortir (mettre au jour, rendre public) une affirmation. Au moins, elle sert alors de point de départ à un voyage intérieur, à une discussion, à un accord, à un désaccord, à une interrogation, bref ça fait penser.
J'ai la chance de faire encore pendant six mois, un métier qui m'oblige à penser, tout du moins réfléchir, à ma pratique et à ce qui la soutient ou en découle ou la provoque : une réflexion esthétique quelque fois réflexe mais toujours sincère.
La singularité de la peinture tient au moins en partie dans le fait que, comme chaque art, elle a son langage propre. Cependant, au pied du mur (allez saute !), c'est-à-dire devant sa feuille ou sa toile, il faut se sacrifier : les actes de la création dans leurs différents stades sont les mêmes que ce soit en peinture ou en poésie ou même dans tous les autres domaines artistiques (envie brutale, temps de régression, réflexion, effectuation et publication). Mais tout n'est, à mon avis, qu'une histoire d'images mentales : encore une vérité assénée et non démontrée!

Soyons encore davantage présomptueux : mon discours est. Il peut donc s'agir de n'importe quel siècle, il agit dans le temps et disparaît ou réapparait au gré des vents dominants ou contraires. Cette forme d'opportunisme est circonstancielle : se taire pour mieux convaincre et parler pour mieux faire jaillir l'étincelle et s'évanouir dans l'explosion. In fine, c'est une question de sincérité encore une fois. Beau paradoxe : la vérité n'est pas dans l'objectivité mais dans la subjectivité. Le sujet pensant est un être de la contradiction profonde (fatale, irrésolue). Aujourd'hui, c'est comme ça chez moi, demain sûrement différent. Si l'action est mon moteur (un trop plein d'énergie à sortir par tous les moyens), je dois tenter de poser des actes. Alors, j'agis sans réfléchir sans fausse honte ni tergiversation, je régresse, je descends, plonge, je peux même m'asseoir au fond de la piscine et remonter à temps. C'est que la réflexion alors se révèle malgré tout et le reste nécessaire. Sans cela, on reste dans le domaine du jeu.

La dévoration s'applique ici à toutes et tous. L'artiste (osons le mot) dévore ses adorateurs parce qu'il est jaloux de son œuvre. C’est bien l'œuvre que les gens admirent, et non l'homme même si aujourd'hui, du fait de la médiatisation virtuelle, on croit des imbéciles et on encense des réalisations séduisantes, seulement séduisantes.
Je n'ai pas répondu certainement à toutes vos questions mais le flou artistique me permet de continuer à penser sans référence trop prégnante, en expérimentant, à l'écoute d'oreilles attentives et bienveillantes, des concepts tordus et obsédants. Alors merci.

Bien sûr, on n’a jamais rien dit de définitif sur la peinture, ni sur l’art. Fort heureusement d’ailleurs. Et j’espère bien qu’aucun littérateur ni philosophe ne trouvera, un jour ou une nuit, le fin mot de l’histoire d’autant que comme le disait Cézanne : «En art, les discours sont presque toujours inutiles ».
Bis repetita placet (non placet). Mais la répétition reste un bon principe pédagogique.

Cependant.
Pour faire avancer un peu une ébauche de réponse. Disons qu’il y a deux sortes d’artistes, et particulièrement en peinture : les révolutionnaires et les décorateurs. Et ça malgré la fin des avant-gardes et la mort, supposée, des idéologies.
Les révolutionnaires assument la brutalité du monde et y répondent par une violence accrue. Les décorateurs séduisent par leur approche esthétisante. Ils sont souvent empreints d’une grande mélancolie maniérée.

Mais l’art ne peut être que décevant et jubilatoire. Toute forme d’art est antinomique. Une œuvre d’art se doit de provoquer un conflit entre les lois de la raison. L’art comme phénomène dialectique ? Pourquoi pas ! Nous avons besoin du révolutionnaire et du décorateur. Quand je vends une toile et que je la découvre ensuite installée dans un salon qui n’est pas le mien, je la sens alors morte (elle est radicalement finie, et non terminée : Bonnard retouchait ses toiles jusque dans les musées) alors qu’elle prend sa place dans ce nouveau cadre et qu’elle déborde de présence au dire de mon acheteur. S’ensuit alors un heureux échange de propos contradictoires entre nous. Nous avons, tous les deux, raison. Pas pour les mêmes raisons. Nous ne parlons plus alors le même langage.

Peindre est un saut dans un gouffre sans fin.


La ligne et la couleur

Chaque peintre, quel qu’il fut, peintre du dimanche, du jeudi ou de génie, a sa propre harmonie colorée, un ensemble de couleurs organisées autour d’une teinte principale, une dominante.  Quelquefois il est aidé dans sa tache par une sous-dominante destinée à apporter un complément d’information sur l’ambiance du tableau.

D’aucuns jouent à ce jeu d’accords chromatiques en lissant les contrastes ainsi provoqués par l’utilisation souvent outrancière (ce n’est pas obligatoirement une critique) de gris ou blancs colorés. D’autres n’utilisent que la couleur locale en s’en remettant à Dame Nature comme garant d’un équilibre.

Ici, sous vos yeux, dans les œuvres accrochées ou suspendues au mur de ce prieuré qui au fil des siècles en aura vu de toutes les couleurs, le rouge et le bleu, deux couleurs formant un contraste de la couleur en soi, l’une chaude, l’autre froide, le rouge de naphtol et le bleu de phtalocyanine donc, forment le couple fondateur d’ harmonies colorées exagérées.

Presque systématiquement, ces deux teintes sont les seuls moteurs de la constitution et composition de ces toiles. Une couleur en engendrant une autre, contraire ou voisine, par mélange de couches successives directement sur la peinture. En laissant le temps agir,  la peinture peut se nimber d’une aura chaude ou froide suivant l’humeur du peintre ou l’excitation de ses pinceaux.

Pourtant, un tout autre événement plastique préside à toute nouvelle peinture. Un acte originel, une scène primitive inlassablement répétée, commande la structure de ces réalisations. C’est un acte indispensable, vrai et vital. Une ligne. Une simple ligne. Une simple ligne horizontale au deux tiers, à peu près, de la hauteur partage la toile vierge en deux parties, en deux contrées autonomes qui vont lutter le temps de l’effectuation de l’opus. Cette ligne est première, elle est là au commencement, au premier regard posé par le peintre sur sa toile.

Bien sûr, cette séparation, cette partition n’est pas sans rappeler la ligne d’horizon, le partage entre ciel et terre, entre Ouranos et Gaïa. L’horizon est le début de toute géométrie euclidienne ou sentimentale. C’est le point absolu de la non connaissance, de l’ailleurs inquiétant mais dans le même temps le moteur de tout développement humain.

Aussi, à partir de ce point de rencontre également point de divergence possible qu’est une ligne tout peut arriver. La peinture en profite pour s’autonomiser, elle vit sa vie, s’aventure à travers la couleur comme en un terrain de conquête dans des contrées imaginaires nourries de souvenirs et émotions réels ou rêvés mais toujours sincères.

A chaque fois qu’un paysage surgit de cette suite colorée, cela peut devenir quand la peinture est réussie, le paysage de tout le monde. Un peintre ne peint pas tel ou tel site connu ou pas mais l’idée du paysage, le paysage que chacun peut cacher dans sa tête, derrière ses oreilles ou dans son œil. Le beau est dans l’œil de celui qui regarde. Une peinture atteint son but quand chacun y reconnait sa propre vision de la Bretagne, du Bénin ou de la Beauce.

Jean-Pierre Cavanna mars 2010

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